Les images symboliques des fruits et légumes dans la sexualité

- Par Bernard Troude* -

Nous savons maintenant que tout objet se rapporte à un souvenir ou à un fantasme. Notre représentation dans ce qui est nous et dans ce qui est notre entourage réel ou potentiel dévoile nos penchants les plus sexualisés. Il y a des associations d’idée immédiatement comprises et / ou compromises avec une certaine conception de l’utilisation du rêve dans une réalité ou dans un échafaudage de fantasmes. À cet égard, le rapport aux fruits fonctionne dans une automaticité réelle, à commencer par la pomme, fruit (biblique) défendu et immédiatement accolé à Adam et Eve [1], puis avec la banane comme image phallique. Nous pouvons comprendre cela autrement. La pomme fruit peut se lire comme une allégorie du moyen âge et on peut la considérer comme initiale de la sagesse et de la compréhension, bref, de l’intelligence.

Quant à la banane, sujet européen venu des époques précoloniales, ce fruit possède sa connotation sexuelle d’un phallus bien rigide associée à l’image du chimpanzé qui a besoin par instinct de se frotter son orifice anal avec le fruit pour en mesurer la réalité d’une consommation. Image d’Épinal, bien sûr, où le scientifique zoologiste et savant de l’apparition de l’humain n’a rien à prouver. Image érotisante d’un regard porté sur les fruits et légumes de cette même configuration : concombre, carotte, courgette..

Continuons cette analyse avec le thème exposé par Charles Baudelaire dans Les onze mille verges. Mon propos met au premier plan les symboles assujettis aux légumes et aux fruits, et leurs images mentales dans le couple sexe et nourriture. Relevée dans les travaux de Jean Laplanche, la représentation montre ces nourritures terrestres indispensables à la vie comme partenaire d’une exhibition narcissique et plutôt onaniste. Dans l’ordre, Freud qui n’a pas mentionné les légumes et Lacan qui en offrira une démonstration évanescente mais très nette se sont tous les deux exprimés sur l’aide technique et mentale voire psychique de ce besoin, primitivement qualifié de perversité maladive, d’avoir le recours à un partenaire idéalisé en un produit détourné, avec pour fin d’atteindre une jouissance. Le plaisir est très net pendant l’action, préparation mentale et physique, et comme toute satisfaction, l’action trouve un aboutissement dans un déplaisir prononcé provocant dégoût et rejet. Plus ces dernières sensations survivront fermement, plus le besoin de recommencer se ressentira prématurément.

 

« Dans les travaux de Jean Laplanche, la représentation montre ces nourritures terrestres indispensables à la vie comme partenaire d’une exhibition narcissique et plutôt onaniste. »

 

Quand le maréchal de la cour de Russie demande à ses valets de lui apporter son petit déjeuner composé d’œuf mollet à la coque et de jeunes asperges pour ses mouillettes, on comprend bien que l’explication de Baudelaire dans les proses qui suivent est signifiante. Il s’agit de jeunes éphèbes mis à disposition du maréchal pour ses excitations matinales essentiellement homosexuelles mais, à la cour de Russie [2], le langage prévaut et l’action se passe toutes portes fermées. La bisexualité n’est pas tolérée. Réveil mythifié tous ou presque tous les matins.

Quand, dans le quartier de la Porte Maillot à Paris, deux rues étaient avec le boulevard adjacent réservées aux cueilleuses d’asperges fraiches du matin, à l’horaire précis – 6 heures à 10 heures du matin, on voit bien que les mots ont, là aussi, leur signification, et d’autant plus sur un territoire avec une population apte à comprendre ce langage d’initiés.

Quand lors d’un dîner, dès le plat d’entrée d’un dîner aux chandelles [3], le montage de l’assiette comportait une allusion avec un aliment à la forme rigide phallique auquel est accolé deux boules d’un autre aliment préparé, deux quenelles de purée d’asperge un morceau de truffe noire taillé en « parisienne » [4] et une grosse asperge blanche le tout cerné par une sauce blanche, cela laisse deviner l’ambiance de la soirée. L’image est avancée comme une carte maitresse du jeu à venir. Un assemblage au demeurant sans problème, sauf que nous pouvons déceler une symbolique sur laquelle le convive doit respecter et porter attention tout au long du couvert. À l’accueil à table déjà, un assemblage de petits concombres, de petites tomates ou de fruit tels des abricots, prunes et fraises qui ne seront que la représentation des idées sexualisées vont compléter un centre de table fleuri invoquant des intentions souvent phallocratiques atteignant la perversité, l’obscénité car non dites.

L’invitant (homme ou femme) a dicté ses choix pour l’après-repas.

 

L’objet, le sublime et le Moi

Prendre un légume ou un élément déjà cuisiné pour intégrer une énergétique pulsionnelle nouvelle à sa sexualité, afin de devenir autre, s’apparente à cette notion de mise en latence désignant un renoncement temporaire à satisfaire les pulsions sexuelles sur le mode direct. Que cela soit une carotte ou une courgette le signifiant est identique au féminin et au masculin : pénétration. Il faut remarquer que la structure, la forme et les apparences du légume ont leur importance. L’utilisation de substance cuite (purée, crème, chocolat en crème, café chaud) à fin d’utilisation relève aussi de la performance. La jouissance à venir (fortement espérée) est fonction de la taille du légume et de sa dureté.

Cette origine corporelle des objets de la satisfaction pulsionnelle va non seulement se maintenir dans une prescription d’inconscience mais dans une recherche toujours répétée de symbolisation – c’est sans doute cela qui fait croire à une « autocensure ». En fait, ces obscurs objets du désir relèvent intrinsèquement de la catégorie psychique du réel car ils sont les inéluctables résidus du processus même de la représentation. Cette qualité foncière les fait échapper au processus imaginaire du rapport en miroir : objet non spécifiques, ils ne peuvent servir à la restructuration imaginaire du Moi. [5]

 


« Il faut remarquer que la structure, la forme et les apparences du légume ont leur importance. (…) La jouissance à venir est fonction de la taille du légume et de sa dureté. »

 

Ces considérations rendent compte de l’essence du procédé qu’est l’Art, en tant que celui-ci réalise précisément l’approche sublimatoire d’un quelque chose dont il travaille à fabriquer un habillage imaginaire au travers de la réalité manifeste de l’objet produit. Dans la vie psychique, la représentation de choses est déjà en elle-même une métaphore imaginaire de tels objets-choses, autrement dit une mise en représentation. D’où le fameux « Ceci n’est pas une pipe » [6] de René Magritte mais également « L’urinoir » [7] de Marcel Duchamp, Remarquez bien que les deux exemples ne sont pas loin de l’image sexualisée.

La production de tels objets cause de la vie pulsionnelle [8] tend à les faire entrer dans la constitution du fantasme, sauf que, dans celui-ci, l’objet en tant que tel ne peut jamais que tendre à coïncider avec la représentation de chose mise en scène. De ce décalage, la satisfaction sublimatoire nous donne précisément une autre idée : et c’est dans ce sens que Lacan propose de la sublimation cette définition surprenante : « elle élève un objet à la dignité de la Chose ». L’objet support de l’activité sublimatoire est toutefois inséparable d’élaborations imaginaires revêtant une valeur « culturelle reconnue » quoique souvent peu utilitaires. Mais, de cela, Lacan tient à souligner la fonction de leurre par rapport à ce qui se joue de plus fondamental, pour le sujet, de son rapport à un objet primordial, appelé par Freud « das ding » (La chose), dont la pulsion poursuit inlassablement la quête.

Il faut bien remarquer ici que c’est une difficulté de l’usage du terme « objet » en psychanalyse que de servir aussi à désigner le partenaire investi dans le rapport amour-haine, l’autre-semblable, lequel n’est pourtant pas l’objet de la pulsion mais lui sert simplement d’habitacle pour l’incarner. Freud va insister dans la seconde partie de Pulsions et destins (1915) sur le fait que « le couple Amour-haine relève essentiellement à ses yeux d’un investissement libidinal du registre narcissique – image du corps global – assez éloigné de l’investissement pulsionnel direct ». Voilà résumé en quelques petites phrases le fondement de deux études de Jean Laplanche et à comprendre avec ce qui suit.

« …Les jeux avec de l’alimentation sont une forme de fétichisme La nourriture peut être solide ou pas. Lorsque solide, elle est, le plus fréquemment, utilisée dans un but pénétratif. C’est le cas des bananes, carottes, concombre, courgette et autre poireau, frites. La nourriture solide peut aussi être utilisé dans un but non pénétratif, c’est le cas par exemple des fraises, des letchis, des abricots…. les utilisations consistent alors à frotter cette nourriture sur le corps de son ou de sa partenaire, en particulier sur les parties génitales, comme dit pour le chimpanzé, souvent pour y déposer des sécrétions avant de l’ingérer. »

 

« Les plaisirs recherchés (avec des fruits et légumes) s’affirment comme étant des libérations d’un partenaire trop excessif dans ses demandes ou au contraire montrant une inexistence quasi pathologique dans ses renouvellements d’extases. »

 

Les plaisirs recherchés s’affirment, par l’intermédiaire de ces fruits et légumes, comme étant des libérations d’un partenaire trop excessif dans ses demandes ou au contraire montrant une inexistence quasi pathologique dans ses renouvellements d’extases. Au-delà de ce postulat médicinal, existe une phénoménologie du rêve éveillé. Les explorations de plaisirs avec des contacts différents engendrant des notions de territoire vont pousser les acteurs en des performances extra ou intra corporelles. La nécessité d’obtenir une jouissance, parfois au-delà du supportable, reste le moteur quelque soit le moment. La nature du fruit ou du légume, son dessin et son volume, interviennent dans la connotation de son activité, dominante ou passive, que la personne prouve ou veux prouver, à un autre partenaire.

Bon appétit !

 
 

Notes

[1] Philip Pullman, « À la croisée des mondes ».

[2] Encore maintenant et dans toutes les sociétés, le serait-elle ?

[3] Plusieurs thématique développées dans Casanova, Les Mémoires jusqu’à une filmographie importante de la seconde moitié du XXème siècle.

[4] Dit « à la parisienne » : légume taillé en forme de petite bille d’environ 1cm de diamètre.

[5] Jacques Lacan, Écrits I, Le stade du miroir, Propos sur la causalité de la folie (1966) Édit. Du Seuil, coll. Essais, Paris, 1999, p 92/150

[6] René Magritte, Tableau de 1927. Peintre surréaliste belge.

[7] Marcel Duchamp, « L’Urinoir », Premier détournement au bénéfice de l’art d’un objet usuel créant polémique et instaurant les écoles « des nouveaux réalistes »

[8] Jean Laplanche, Névrose, Psychose et perversion, Paris, PUF, 2010 et Problématiques de la sublimation , Paris, PUF, 2008

Références des images, respectivement : “Kitchen Scene”, Jeremias van Winghe ; “Erotic Food”, Earl Stringer ; “Erotic Women”, Monica Cook ; “Still life with pears”, Jos Van Riswick

 

* Bernard Troude est docteur en Sciences de l’art et matériologies de l’Université Paris 1 Sorbonne. Sociologue de l’actuel et du quotidien (Faculté des sciences humaines – Université Saint-Paul Montréal), il saisit les éléments perceptibles du regard sur les micro-sociétés. Deux textes sont parus dans « Les cahiers Européens de l’Imaginaire » n°2 et 3. Également chercheur à l’Université d’Ottawa (Canada), et membre de la revue Les cahiers de l’idiotie.

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